Médias locaux en manque de pluralisme : un état malsain d’avant municipales

, par La Rédaction

Tandis que les prochaines élections municipales approchent, la responsabilité des médias locaux dans le traitement de l’information, notamment politique, est accrue. Pourtant ils ne sont pas exempts de critiques, loin de là, comme lors des précédentes campagnes.

Ainsi, tandis que le Journal de Saône-et-Loire (ou JSL) se rue sur le moindre fait divers, s’évertuant à trouver les meilleures punchlines pour vendre, il s’autorise le luxe de choisir son actualité politique, et souvent au détriment de la diversité… L’approche est différente pour Mâcon Infos, sans qu’il s’agisse véritablement d’un journal, mais avec des choix également questionnables dans le traitement de l’information.

Sous couvert de lois permissives, une couverture politique inégale

Contrairement à une radio ou à une chaîne de télévision, un journal imprimé n’a pas d’obligation légale d’équité de traitement de candidats. Toutefois le journalisme est soumis théoriquement, déontologiquement, à une obligation de neutralité. D’ailleurs, si le Ministère de la Culture attribue en France des subventions non négligeables, c’est bien ainsi qu’il les justifie : « La presse contribue de manière essentielle à l’information des citoyens et à la diffusion des courants de pensées et d’opinions. Elle permet une mise en perspective des événements, une confrontation des analyses et aboutit ainsi à la construction d’une véritable conscience culturelle et politique. C’est la raison pour laquelle l’État s’attache, de longue date, à soutenir le secteur. » [1]

Ce souci de pluralisme, il est difficile de l’observer dans le Journal de Saône-et-Loire, et déjà depuis septembre les écarts de traitement sont particulièrement grands entre candidats déclarés aux élections. En deux mois, avec près de 60 articles dans le JSL sur Jean-Patrick Courtois, le maire sortant candidat devance largement les autres, avec un peu plus d’une dizaine d’articles pour Eve Comtet-Sorabella et la liste Mâcon Citoyens [2], à peine 5 pour Emile Blondet et le Parti socialiste (PS), encore moins pour Baptiste Delcroix et l’Union des droites républicaines (UDR). Certes Jean-Patrick Courtois est maire, mais il s’avère que l’essentiel des articles qui le concernent sont des articles relatifs à des actions de communication, de valorisation, pour ne pas dire de campagne.

Les actualités des candidats, qu’il s’agisse de réunions publiques, de rencontres auprès des habitants, sont inégalement présentées, tandis que celles du maire sortant le sont bien davantage. Il est d’ailleurs opportuniste pour le JSL d’expliquer à la fin octobre que Jean-Patrick Courtois n’est pas encore candidat, alors qu’il a lui-même déclaré qu’il l’était, et qu’il est objectivement en campagne. C’est une manière pour le journal de se couvrir contre un quelconque favoritisme. Et tandis que l’information a été revue par nous-mêmes, le journal n’a fait de son côté aucune correction [3]. Plusieurs personnes ont proposé des commentaires sous la publication Facebook du JSL, pour remettre en question cette information, preuves à l’appui, mais en vain : les commentaires ont été supprimés…

La critique vaudrait également pour Mâcon Infos, mais ce média semble ne répondre à aucun critère journalistique, avec un seul journaliste, Rodolphe Bretin, gérant du média, sans carte de presse toutefois semble-t-il [4]. Cela protège en quelque sorte d’une quelconque nécessité de déontologie ou d’éthique, même si le titre se présente comme « Le Web Journal du Mâconnais » [5]. Notons que Rodolphe Bretin, le monde est petit, fut correspondant pour le Journal de Saône-et-Loire. Le traitement de l’information, en particulier dans le domaine politique, est très différencié selon les périodes, selon les correspondants de presse qui se succèdent. Le plus souvent, il s’agit de communiqués, sans lecture critique, sans travail journalistique d’enquête.

Dans Mâcon Infos, la recherche ne donne aucun article concernant Baptiste Delcroix depuis mars 2025… Du début septembre à la fin octobre, Emile Blondet se trouve dans 4 articles, Eve Comtet Sorabella dans 7 articles (dont une moitié en tant qu’élue), Jean-Patrick Courtois dans 19 articles, dont 13 pour des actions de représentation qui relèvent bien d’efforts de campagne.

Au JSL, les journalistes pour l’édition de Mâcon sont peu nombreux. Et si la plupart d’entre eux présentent des papiers objectifs, on note régulièrement, sous une plume, une tendance à mettre en valeur l’action de la majorité municipale, à reprendre en longueurs les propos du maire, le résultat pouvant ressembler au texte d’un publi-reportage ou d’un article de Mâcon Magazine. Alors que le licenciement de Laurent Bollet, chef de centre à Mâcon, à l’été 2025, aurait pu faire penser à des changements concernant le traitement de l’information politique, on observe que ce n’est pas si simple.

La dérive, qu’on relève de manière évidente dans les deux médias, c’est la gestion de cette information à teneur politique par des correspondants locaux de presse (CLP) [6]. Quand bien même ceux-ci peuvent présenter des articles de qualité, ils ne répondent ni aux formations ni aux exigences du journalisme. Ils ont par ailleurs, statutairement, bien moins d’indépendance que leurs collègues journalistes, d’autant qu’ils ne sont généralement pas salariés, mais pigistes plus ou moins en précarité.

Des modèles économiques en cause

Difficile de voir clairement dans la différence de traitement de l’information politique le poids des actionnaires, comme le Syndicat national du journalisme (SNJ) l’a pointé par le passé [7]. Mais le positionnement de l’équipe mâconnaise du JSL pose question, dans une négation du pluralisme déjà pointée pour le groupe propriétaire EBRA sur l’ensemble de ses titres, par mutualisation notamment des contenus, et suppression de postes, dans un mouvement amorcé en 2011 lors de son rachat par le groupe Crédit Mutuel [8]. La mutualisation et la suppression d’effectifs ont pour conséquence, de manière accrue, de prioriser le fait divers vendeur, la pratique du « journalisme de préfecture », qui travaille surtout sur communiqués, sans le temps d’enquêtes : ce qui fonctionne pour la préfecture, mais aussi pour les services de police, la mairie, qui ont toute latitude à donner leur propre récit, sans toujours d’approches contradictoires, sans toujours de vérifications. En octobre 2023, le Syndicat national des journalistes réagissait à un nouveau virage du groupe EBRA, celui de proposer notamment « des solutions de communications locales », pour les entreprises, pour les commerces, pour les collectivités territoriales, nous éloignant de l’information neutre, de l’indépendance [9].

Le modèle économique basé sur la publicité et les financements privés ne permet pas le pluralisme idéologique dans les colonnes des journaux, c’est un fait largement documenté qui explique d’ailleurs pourquoi il y a davantage de médias imprimés de droite que de médias imprimés de gauche, ces derniers ayant davantage de difficultés à capter des revenus publicitaires provenant des capitaux d’entreprises. Ce qui vaut pour le JSL vaut aussi pour Mâcon Infos. Quand ce n’est pas un fait exprès, c’est un fait induit, du fait d’une proximité compromettante avec les annonceurs, proximité d’autant plus compromettante que l’équipe de rédaction est réduite et sans journalistes garants d’indépendance en nombre suffisant.

Carte de la zone géographique
de couverture des titres EBRA
(Mélanie Perrutel - Wikimédias - CC BY-SA 4.0)
Extrait de la carte "Médias français : qui possède quoi ?"
par Jérémie Fabre & Marie Beyer
(Acrimed - CC BY-SA 2.0)

Localement : blacklistages ou néantisations

A Mâcon, le Journal de Saône-et-Loire peut être coutumier d’une pratique qui peut choquer plus d’un citoyen, mais aussi plus d’un journaliste venant d’une autre rédaction : le blacklistage, ainsi de refuser qu’un nom soit diffusé dans le journal, quand bien même il aurait une actualité qui objectivement mériterait un traitement, tout simplement parce qu’il est mal considéré par l’équipe du journal. C’en est presque devenu un honneur, chez certains individus considérés de gauche, sans qu’on sache si cet effacement concerne également des personnes d’autres bords politiques.

Quand l’Indépendant mâconnais présente une critique de la ligne éditoriale du JSL, en mars 2022 [10], peut-on imaginer que son propos, a priori légitime, voire sain pour le débat public, conduise à la néantisation de la personne identifiée comme étant l’auteur ? Cette décision de la rédaction montre à la fois le pouvoir dont dispose un média, loin d’être responsable, et son rapport problématique à l’expression, quand celle-ci vient porter un regard critique, aussi légitime soit-il, sur son fonctionnement.

Il s’agissait aussi d’observer le parti pris de l’ancien chef de centre, Laurent Bollet, pour la majorité municipale, et de regretter la rédaction de publireportages (ou publicités) pour cette majorité politique, par des journalistes et/ou correspondants locaux de presse ; notons, et c’est heureux, que les publireportages de la sorte ne sont plus depuis une pratique courante dans le journal.

C’est parce qu’on est attaché à la liberté de la presse, à ses responsabilités, que ce regard critique apparaissait comme nécessaire. L’incapacité pour le média à l’entendre, à l’accepter, c’est une chose. En considérer que l’auteur des lignes doit être banni des colonnes du journal, quelle que soit l’information concernée, c’en est une autre, bien plus grave.

Quand la question fut soulevée au début octobre avec un journaliste de la rédaction du JSL, le sentiment d’une attaque est revenu. La réaction, en effet, fut de dire qu’on ne pouvait pas cracher sur le journal et en attendre ensuite de la publicité. Toutefois, il n’y eut aucun crachat dans l’article de l’Indépendant mâconnais, seulement des critiques. C’est le rapport du journal à l’information, aussi anecdotique soit-elle, qui est questionné, surtout quand on sait quels faits divers le journal est à même de relayer. C’est son rapport à la déontologie, à la responsabilité médiatique, qui est interrogé, voire sa capacité à mettre en danger la liberté d’expression, ce type de décision n’étant finalement qu’une menace à l’expression. Pour qu’un média soit un garant du fonctionnement démocratique, encore faut-il qu’il se tienne au respect de toutes et tous, sans parti pris idéologique, et sans cette impunité à écarter l’information quand elle ne l’arrange pas.

Les commentaires aux articles du JSL, une vitrine de haines

A contrario, l’équipe mâconnaise au moins ne fait que peu d’efforts pour aller à l’encontre des commentaires problématiques qui fleurissent régulièrement dans Facebook sous ses liens vers les articles que le journal publie, sans suppression des messages implicites de haine, racistes, xénophobes, sans suppression de messages de haine et d’insulte contre les fonctionnaires, que le journal laisse ainsi vivre paisiblement.

La prolifération de tels commentaires n’a rien à voir avec une quelconque liberté d’expression, mais avec une permission de messages problématiques par une entreprise privée, EBRA, qui trouve un intérêt publicitaire à des commentaires nombreux, sur une plateforme privée, Facebook. Et le problème ne vient pas que d’une tendance vers la haine, depuis les réseaux sociaux, mais aussi donc des méthodes publicitaires du média, avec des titres expressément « vendeurs », et donc parfois caricaturaux, simplificateurs, qui amènent à des commentaires tout aussi caricaturaux et simplifiés. Pour le dire autrement, ce n’est pas parce que les individus sont amenés à exprimer tout et n’importe quoi quand la plateforme le permet, qu’il faut tout laisser passer.

Citons ici la « Déclaration des principes éditoriaux des titres du groupe EBRA dont Le Journal de Saône-et-Loire fait partie », publiée en novembre 2023 [11], dans laquelle on lit en particulier que « Le Journal de Saône-et-Loire est un média régional d’information indépendant, pluraliste et démocratique » et qu’il « lutte contre les discriminations, le racisme, la xénophobie, l’homophobie et tous les préjugés à l’égard de personnes ou de groupes ». En matière de lutte, on a vu mieux.

« C’est tout le quartier qu’il faut NETTOYER !!!! » en parlant de Saint-Clément, « plus on va à droite meilleur c’est », « trop d’aides vous voyez où ça mène le pays », pour quelques exemples parmi d’autres.

Originaux, les soutiens directs de Baptiste Delcroix, qui représente l’alliance entre la droite radicale et l’extrême droite, et qui a d’ailleurs peu accès aux colonnes des médias, ont intégré la campagne du candidat dans les commentaires aux articles, sans en être inquiétés…

Conclusion

Pour un média comme le Journal de Saône-et-Loire qui touche chaque année des subventions aux médias, ce ne sont pas des questions anodines. Ainsi, sur les derniers chiffres publiés, ce sont 420 000 euros et 375 000 euros d’argent public, respectivement en 2022 et 2023, sur 9 millions d’aides à ce titre pour le groupe EBRA en 2023 [12].

Un média comme le Journal de Saône-et-Loire, de ce fait, avec environ 40 000 exemplaires vendus chaque jour, n’est pas une entreprise comme une autre, et quand bien même elle a le droit légal de sélectionner son contenu en mettant en évidence la majorité municipale, elle doit aussi faire preuve de responsabilité, de pluralisme. L’absence de telles subventions, pour Mâcon Infos, ne dispense pas de cette responsabilité, si l’on s’en tient au principe de ce qu’est un journal, de ce qu’est la presse, dans notre société.

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