Le Pont aux Juifs et les anciennes Rigolettes : retour sur un saccage

, par La Rédaction

Des vestiges du Pont aux Juifs de Mâcon ont été mis au jour lors d’un chantier de démolition de bâtiments afin de construire une nouvelle résidence de logements, les 20 et 21 juin 2024. Près de ces vestiges, on a pu observer également l’ancien cours du ruisseau des Rigolettes, sous une canalisation en pierre. Le Pont est attesté au début du XIIIe, régulièrement mentionné ensuite comme Pont aux Juifs, par exemple lors d’échanges de terre à cet endroit vers 1660.

Plan de la zone vers 1754
(à partir de AM Mâcon – cote 43Fi5)
Extrait du plan cadastral de la zone en 1825
(bâtiment sur parcelle 66)
Extrait d’un Plan de Mâcon de 1941
(AD71 – 4Fi 27/17)
Photographies du 6 avril 1971 montrant la
couverture du ruisseau des Rigolettes
(AM Mâcon – fonds Georges Thomas)

Le 28 juin 2024, l’essentiel de ces vestiges ont été détruits, alors que des alertes ont été émises par plusieurs citoyens, alors que l’article que nous avons publié a reçu plus de 1 000 visites en quelques jours. Il convient, dans ce contexte, de revenir sur quelques étapes de cette invisibilisation de l’histoire du quartier juif de Mâcon, depuis le début du XIXe siècle :

Au début du XIXe siècle, avant 1825, un bâtiment est construit à l’emplacement du Pont aux Juifs, avec un dôme sur le pont et sur une partie du ruisseau des Rigolettes. Ce dôme a été détruit aux alentours du 24 juin 2024 alors que les entreprises avaient été alertées. Vers 1806, des stèles juives ont été retrouvées place Gardon et peuvent avoir été réutilisées pour ce type de construction, ce qu’il sera difficile d’appréhender maintenant que tout est détruit. En 1825, l’autre côté du pont, côté ouest, existe encore.

En outre, il existe au moins un moulin sur le ruisseau des Rigolettes, dont on ne connaît pas bien l’emplacement en l’état des recherches. Il s’agit du « moulin des Ursulles » (attesté en 1714), et/ou du moulin de l’hôpital, ou moulin de l’Hôtel-Dieu (attesté en 1748-1751), qui pourrait avoir été juste en amont du Pont aux Juifs, ou bien plus haut encore vers les Epinoches.

Tout au long du XIXe siècle, des bâtiments sont construits au nord de l’ancienne Grande rue de Saône, actuelle rue du 28-juin-1944. De manière concomitante, la canalisation du ruisseau des Rigolettes s’intensifie.

En 1971, le ruisseau des Rigolettes est totalement canalisé dans des tuyaux, parfois sous l’ancien cours (par exemple dans le vallon des Rigolettes), parfois dérivé de l’ancien cours.

Dans le secteur en bord de Saône, la canalisation des Rigolettes passe au sud de l’ancien cours, qui ne reçoit plus l’eau du ruisseau. On observe toutefois, sur le chantier actuel, la présence d’eaux qui ne seraient a priori pas que des eaux de pluie, avec en outre la possibilité d’une nappe. La destruction opérée ces derniers jours est aussi une destruction définitive du cours d’eau, ne permettant plus également d’effectuer une fouille du cours lui-même (relevés de sédimentation pour connaître la faune et la flore à différentes périodes, déchets potentiels pour identifier des activités dans le voisinage, etc.).

Le projet de destruction et de construction est développé, pour une résidence de logements, dénommé le Colisée, du nom d’un vestige romain bien connu !

Alors que les plans anciens de la ville sont accessibles publiquement et gratuitement, le promoteur et l’architecte ne semblent pas les avoir pris en considérable pour repérer l’ancien Pont aux Juifs là même où ils souhaitent construire un parking souterrain pour la résidence.

Un diagnostic a cependant été effectué par l’INRAP, Institut national de recherches archéologiques préventives, mais avec des fouilles uniquement sur le nord de la parcelle concernée, vide alors de constructions. Le Pont aux Juifs étant situé sous un bâtiment, aucun sondage n’a pu être réalisé à son endroit et aucune fouille n’a été prescrite à son sujet : ainsi les fouilles infructueuses réalisées au nord de la parcelle ont permis de lever la préemption archéologique sur l’ensemble de la parcelle (rapport de juillet 2022).

Par un article du Journal de Saône-et-Loire du 23 avril 2023 [1], on apprend que la Ville de Mâcon délivre le permis de construire, et accepte ainsi la démolition et la construction. On apprend dans ce même article que les appartements sont commercialisés par Quartz immobilier et que le projet est porté par 2M Promotion, filiale du groupe Otica, dirigé par Valéry Moret, à l’origine de l’hôtel Panorama 360 sur l’ancienne Poste, mais aussi du projet d’hôtel de luxe à l’entrée de Saint-Laurent-sur-Saône, projet qui devait masquer la vue depuis le pont Saint-Laurent, sur l’hôtel des ducs de Savoie du XIe siècle, et qui a depuis été abandonné (au moins provisoirement). On peut supposer qu’alors la Ville de Mâcon ne se préoccupe pas de ce qui sera mis au jour, alors que, avec tous les documents à sa disposition, elle ne peut pas ignorer la présence du pont et de la canalisation en pierre du ruisseau des Rigolettes

Malgré le diagnostic effectué par l’INRAP en 2022, la mise au jour des vestiges par l’entreprise de démolition constitue une « découverte fortuite », au sens de la législation inscrite dans le Code du patrimoine, articles L531-14 à L531-19. La Loi indique qu’une déclaration doit être faite alors immédiatement au maire de la commune, qui doit la transmettre sans délai au préfet, qui avise ensuite l’autorité compétente en matière d’archéologie.

En ce qui concerne ce chantier, les entreprises concernées, T. Dannenmuller, dont le siège est à Polliat, ou le cabinet mâconnais RBC Architecture (qui a conçu la Cité des vins et climats de Bourgogne), ont été contactées plutôt qu’elles n’ont signalé cette découverte. La mairie de Mâcon, sur signalement citoyen, a alors entrepris des démarches auprès des services archéologiques.

Le 25 juin, à la suite d’une visite du chantier par la Direction régionale des affaires culturelles (DRAC dont le siège est à Dijon), aucune action publique n’a été décidée, notamment pour des raisons financières, mais des engagements ont été pris pour que des relevés photométriques de la zone soient réalisés par une entreprise liée au chantier de démolition et de construction.

Toutefois, toute la canalisation du cours d’eau, ainsi que le fonds même de l’ancien cours d’eau, jusqu’aux abords du Pont aux Juifs, ont été détruits depuis dans la semaine du 25 au 28 juin, sans grand respect des vestiges, sans conservation provisoire.

Cette absence de conservation pose problème en ce qu’elle ne permet pas de pouvoir répondre à plusieurs questions :

  • De quelle manière et à quelle époque se sont faites les installations de canalisation et protection du cours d’eau à partir du Pont aux Juifs, avec plusieurs arches observées au-dessus du ruisseau ?
  • Y avait-il aux abords du cours des traces d’activités, soit de la période du quartier juif médiéval, soit de la période de l’Ancien Régime quand le quartier était animé avec la viticulture proche de Flacé, avec les carrières des Perrières, avec le grand pré du Breuil tout juste au nord du ruisseau ?
  • Des stèles juives du cimetière au Mont Juif, découvertes en 1806, ont-elles été réutilisées pour ces constructions ?
  • Quelle était la fonction du bâtiment ancien, dont il reste encore des traces malgré les destructions, au nord du Pont aux Juifs, présent déjà au milieu du XVIIIe siècle ?

Voici quelques photographies d’éléments définitivement détruits :

Partie de canalisation en pierre avec ouvertures, soubassements
Première construction de protection au-dessus de la rivière, au-dessus du Pont
Bâtiment au sud du ruisseau, à environ deux mètres du lit
Intérieur de canalisation, avec double niveau et murs attenants

Etat le vendredi 28 juin au soir

Notons enfin que le ruisseau n’avait pas totalement disparu à cet endroit. Comme on le voit sur la photographie suivante, une gouttière continuait d’alimenter le cours d’eau, sous les constructions, à chaque pluie…

Rappelons la pétition initiée par une enseignante en histoire, sur https://chng.it/nN2QS8f9pq

Ajout du 1er juillet 2024 : nous précisons dans l’article que l’abandon du projet de Saint-Laurent est au moins provisoire, pas forcément définitif, afin d’éviter tout malentendu dans la lecture.