Le Pont aux Juifs de Mâcon redécouvert

, par La Rédaction

Dans le cadre d’une démolition d’un bâtiment et de la construction prévue à la place d’une résidence d’habitation, un monument méconnu du patrimoine mâconnais a été mis au jour : le Pont aux Juifs de Mâcon.

Vue d’ensemble sur le ruisseau des Rigolettes

Au bord du rond-point de la place Gardon, au croisement entre la rue de Paris et la rue du 28-juin-1944, un permis a été accordé pour une résidence avec un parking souterrain. Depuis que l’ancien bâtiment a été détruit, et maintenant que les remblais ont été retirés, on observe la présence évidente de vestiges. Tout juste à l’extérieur des anciens murs de la ville, nous sommes en plein dans l’ancien quartier juif de Mâcon. Et c’est certainement à l’endroit précis des travaux que se trouvait le Pont aux Juifs, ou pont hébraïque (Pons Hebreorum), recouvert depuis le début du XIXe siècle. On observe là l’ancien passage du Ruisseau des Rigolettes, qui descendait depuis Charnay-lès-Mâcon jusqu’à la Saône, en passant par le vallon du même nom, puis près de l’Hôtel-Dieu actuel pour rejoindre la place Gardon actuelle.

Pont aux Juifs - le 22 juin

Ce quartier juif, avant les successives expulsions de cette communauté du royaume de France jusqu’au milieu du XIVe siècle, était un quartier important, avec peut-être une cinquantaine de familles, dans ce qu’on nomme aujourd’hui le faubourg Saint-Antoine, avec des maisons s’étendant jusqu’à l’actuelle rond-point de Neustadt, avec une culture des terres environnantes et de vignes. Le cimetière juif était possiblement localisé sur la colline des Épinoches, appelée Mont Juif, dans les environs du terrain actuel de l’INSPÉ consacré à la formation des enseignants. Plusieurs historiens ont étudié le sujet, dont Gabriel Jeanton et Georges Duby, pour ne citer que les plus connus, avec des sources et des plans qui sont sans équivoque.

Plan de la zone vers 1754 (Archives Municipales de Mâcon – cote 43Fi5)
Hypothèse de juxtaposition entre le plan de 1753 et une carte contemporaine (OpenStreetMap)
Observation avec le plan Dubois (1754), conservé aux Archives municipales de Mâcon
Pont aux Juifs - le 24 juin

Avec la destruction de l’ancien bâtiment, on entre semble-t-il dans le cadre légal d’une « découverte fortuite », qui oblige le propriétaire à cesser les travaux et à déclarer sa découverte à la Mairie, en respect des articles L531-14 à L531-19 du Code du Patrimoine. Ce cadre d’une « découverte fortuite » peut amener la Mairie à faire un dossier pour la Préfecture et les services archéologiques compétents. Alors il convient de voir si le site présente un intérêt public pour des recherches.

Traces d’un bâtiment, détruit le 24 juin

Espérons qu’il ne soit pas trop tard, après de nouveaux terrassements, pour au moins prendre le temps d’observations suffisantes, voire pour une politique de conservation si l’emprise du nouveau bâtiment ne vient pas menacer l’ancien pont. Les passants sont interpelés depuis quelques jours par ce qu’ils découvrent à cet endroit, à juste titre sans doute mais sans trop savoir qu’ils voient là l’ancien cours des Rigolettes et le fameux Pont aux Juifs qui, déjà présent au XIIe siècle dans le quartier juif, a continué de permettre le passage du ruisseau jusqu’au début du XIXe siècle, avant l’enterrement, dans une canalisation, du cours d’eau.

Pont annexe en face du Pont aux Juifs - le 22 juin
Pont annexe en face du Pont aux Juifs - le 24 juin

Ajout du 27 juin : normalement des relevés doivent être effectués pour garder traces des vestiges dans des documents, mais pour l’heure il n’est pas évident que le pont soit conservé. Une pétition a été lancée par des habitants mâconnais sur https://chng.it/nN2QS8f9pq (change.org)

Ajout du 10 juillet : dans un article du Journal de Saône-et-Loire, on apprend que les vestiges du pont seront conservés. Quand bien même tout le reste des vestiges a été détruit, c’est une bonne nouvelle. On notera malheureusement que le journaliste laisse les responsables du chantier réécrire l’histoire de cette affaire, en se mettant à l’honneur sans faire mention des alertes citoyennes, ni du travail de l’Indépendant Mâconnais ! On retrouvait cette même tendance dans un article antérieure mettant en scène des fouilles relatives à l’ancienne faïencerie, dans cette même zone. Rappelons donc ici que, sans les alertes, notamment auprès de la Mairie, il n’y a aucune garantie que le chantier ait été stoppé...

Ajout du 25 juillet : dans le Canard enchaîné en date du 24 juillet, une brève en huitième page revient sur cette affaire du Pont aux Juifs de Mâcon, pour en dire l’essentiel en quelques mots. Concernant par ailleurs la Ville de Mâcon, représentée par son maire Jean-Patrick Courtois, elle montre un intérêt particulièrement faible pour le sujet, pour ne pas dire nul, à travers un échange lors du Conseil municipal du 8 juillet [1].

Notes

[1Retranscription des échanges sur le point 9 (consacré à l’église Saint-Clément), en séance du Conseil municipal du 8 juillet 2024 :

Emmanuel Jallageas : Le groupe Mâcon Citoyens profite de ce rapport sur le patrimoine historique mâconnais pour vous interroger sur le devenir du Pont des Juifs et les tunnels en brique découverts place Gardon, rue du 28-juin. De nombreux Mâconnais s’interrogent, et nous voudrions savoir si vous nous confirmez que ni le promoteur ni la DRAC n’ont souhaité retarder le chantier pour réaliser des investigations supplémentaires, et quel devenir pour ce site ? Merci.

Jean-Patrick Courtois : On a reçu un rapport de la DRAC qui dit que toutes les fouilles ont été faites, qu’ils connaissent exactement le sous-sol et qu’ils ne s’opposent pas à l’exécution des travaux. Donc à partir de ce moment-là les travaux peuvent continuer. Les fouilles ont été faites, paraît-il, à une certaine année, avant même mon mandat.

Emmanuel Jallageas : Mais est-ce que vous nous confirmez que les tunnels ont été démolis, c’est cela qui interroge les Mâconnais.

Jean-Patrick Courtois : La DRAC a tout autorisé.

Emmanuel Jallageas : D’accord, donc c’est fait.

Jean-Patrick Courtois : A partir du moment où la DRAC l’a autorisé, on ne peut pas l’empêcher.